« L’écriture ou la vie» Jorge Semprun (Folio)
Mardi, 21. février 2012 11:41
On sait que Primo Levi, qui a été un des grands témoins des camps (Auchswitz, où il manifesta une violente volonté de (sur)vivre), s’est jeté au printemps 1987 du haut de la cage d’escalier de son immeuble à Turin. Lui qui avait écrit « Si c’est un homme» dans la fièvre du retour. (« Tutto è volto in caos : sono solo al centro di un nulla grigio e torbido, ed ecco, io so che cosa questo significa, ed anche di averlo sempre saputo : sono di nuovo in Lager (Auschwitz), e nulla era vero all’infuori del lager. Il resto era breve vacanza, o inganno dei sensi, sogno : la famiglia, la natura in fiore, la casa…» )
Quand il sort de Buchenwald, à la fin du mois d’avril 1945, Jorge Semprun éprouve un certain vertige à être non pas un rescapé, un survivant, mais ce qu’il appelle un « revenant» , c’est à dire quelqu’un qui a traversé si l’on peut dire, sa propre mort. Il ressent alors profondément en lui un besoin vital d’oubli, de s’éloigner de la narration, de la littérature qui le ramènent toujours à l’espace vrai du camp, le reste étant peut-être une sorte de rêve.
« Il me fallait choisir entre l’écriture et la vie, j’avais choisi celle-ci. J’avais choisi une longue cure d’aphasie, d’amnésie délibérée, pour survivre.» Il dit quelques lignes plus tôt : « J’étais revenu dans la vie. C’est à dire dans l’oubli : la vie était à ce prix. Oubli délibéré, systématique, de l’expérience du camp. Oubli de l’écriture, également. Il n’était pas question, en effet, d’écrire quoi que ce soit d’autre. Il aurait été dérisoire, peut-être même ignoble, d’écrire n’importe quoi en contournant cette expérience.»
Malgré ces précautions, Semprun est souvent rattrapé par un cauchemar plus vrai que la jeune femme nue qui dort éventuellement à ses côtés.
« Krematorium, ausmachen !» disait la voix allemande. « Crématoire, éteignez !» (Car la magnifique lueur rouge-orangé eût servi de cible aux avions alliés). Une voix sourde, irritée, impérative, qui résonnait dans mon rêve et qui, étrangement (…) me faisait croire que j’étais enfin réveillé, de nouveau – ou encore, et pour toujours – dans la réalité de Buchenwald : que je n’en étais jamais sorti, malgré les apparences, que je n’en sortirais jamais, malgré les simulacres et les simagrées de l’existence.»
On notera que les derniers mots du livre rappellent ce leitmotiv : « J’ai levé les yeux. Sur la crête de l’Ettersberg, des flammes orangées dépassaient le sommet de la cheminée trapue du crématoire.»
Simple « détail» comme a dit un humaniste de par chez nous (à qui il manque un oeil, ce qui ne saurait servir d’excuse).
Catégorie: Coups de coeur | Commentaires (0) | Auteur: D.Nauze








