China Miéville : « The City & The City» (Fleuve Noir). NE REGARDEZ PAS !
Comme un élève cossard, je « n’évise» pas, je pioche allègrement dans la quatrième de couverture.
Les habitants de Beszel et d’Ul Qoma, villes doubles partageant un MÊME territoire, ont interdiction absolue d’entrer en contact avec leurs voisins. La moindre infraction à cette règle déclenche l’intervention de la Rupture, une force de police secrète dont tous redoutent l’efficacité impitoyable. Quand le cadavre d’une inconnue est découvert dans un terrain vague de Beszel, l’inspecteur Tyador Borlu comprend vite que ses ennuis ne font que commencer.
Le coup de génie de China Miéville est non pas de poser les deux villes l’une à côté de l’autre comme autrefois Berlin Est et Berlin Ouest mais de les imbriquer l’une dans l’autre. Une même rue peut appartenir aux deux villes, je ne vous dis pas les subtilités de la circulation. Il faut « éviser» à chaque instant, braquer, freiner, voir sans regarder, laisser passer les véhicules prioritaires des deux cités, de Beszel ou d’Il Qoma, un accident entraînant l’intervention de la tsarrible Rupture (les contrevenants dis paraissent).
Voilà ce que j’appellerai une poésie du glaucome (rétrécissement du champ visuel), de la myopie (brouillage du décor), ce que nous savons si bien faire, d’une manière un peu névrotique, dans nos vies ordinaires avec certaines personnes croisées dans la rue et que nous ne désirons pas rencontrer. Cette fascination de l’interstice (car les gens sont curieux), du vu non-regardé (faux cul), nous introduit dans un univers kafkaïen qui fait le charme du livre de China Miéville, au-delà de l’intrigue policière plus traditionnelle.
Chapeau à la traductrice, Nathalie Mège, qui a dû inventer des termes nouveaux dans le champ sémantique de l’évitement : « éviser» , « inouir» , « insilé» … Cousinage, ô mes frères, avec « Orange mécanique» , et de façon plus visible avec le « post-exotisme» (hybride de science fiction politique, de polar et d’onirisme) de ce cher Volodine qui a momentanément disparu dans un interstice.
Le roman de China Miéville a pratiquement raflé tous les prix anglo-saxons existants. Chez nous nous pouvons lui accorder comme prix 19 euros. Cela le vaut bien, n’est-ce pas Borlu ?
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