Le sanglier qui parlait quelques mots de yiddish
Nous l’avons caché pendant la guerre. Mais vu que les battues sont perpétuelles, pratiquement toute l’année, nous avons suggéré à Grégor qu’il valait mieux qu’il reste à l’abri dans notre isba.
Bien entendu, peu à peu, au fil des années, il avait appris le français et pas celui qu’on baragouine su FACEBOOK, mais la langue de Chateaubriand, de Proust, de Victor Hugo. Je lui avais fabriqué une paire de lunettes grossissantes et c’est ainsi que, dans la journée, il lisait de longs passages de LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, des MISERABLES ou des MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE.
Grégor devint un sanglier très cultivé tandis qu’à l’extérieur, sur fond d’abois des chiens, les pétarades n’en finissaient pas. Les petites Panzer Divizione cynégétiques passaient le pays au peigne fin. Mais la nuit tombée, tous ces tartarins levaient le camp pour des agapes viriles baignant dans le cholestérol et Grégor pouvait se dégourdir les pattes dans notre immense parcelle, au pied de l’isba.
Ainsi passait le temps, mon crin blanchissait et celui d’Igor aussi. Tu ne regrettes pas la vie au grand air? lui demandais-je parfois. Il y a belle lurette que je serais mort et digéré, répondait-il. Certes mais tu aurais connu quelques jolies « curculosses» (tel est le nom des femelles de sanglier dans notre petit bout d’univers). Il avait un rire de derrière le groin, le « risus purus» selon Samuel Beckett, à quoi bon touiller dans les marmites de la mélancolie?
A quoi bon, en effet, sinon à nous rendre un peu plus « meschugge» ?

